Monsieur le Maire d’Aix-la-Chapelle, cher Michael Ziemons,
Monsieur le Président du directoire du Prix Charlemagne, cher Armin Laschet,
Altesse Royale Guillaume, Grand-Duc de Luxembourg,
Madame la Présidente de la Commission européenne, chère Ursula von der Leyen,
Messieurs les Premiers ministres, cher Kyriakos Mitsotakis, cher Edi Rama,
Madame la Présidente de la Banque centrale européenne, chère Christine Lagarde,
Monsieur le Ministre-Président du Land de Rhénanie du Nord-Westphalie, cher Hendrik Wüst,
Mesdames et Messieurs les récipiendaires des précédentes éditions du Prix Charlemagne,
Mesdames et Messieurs les Membres du gouvernement du Land,
Chères et chers collègues parlementaires, du Parlement européen, du Bundestag allemand et du parlement du Land de Rhénanie du Nord-Westphalie,
Excellences,
Mesdames, Messieurs,
et surtout : cher Mario Draghi,
Docteur en économie du Massachusetts Institute of Technology de Cambridge, aux États-Unis, professeur de finance, directeur exécutif de la Banque mondiale à Washington, directeur général au ministère des Finances italien – ayant pris part à ce titre aux négociations sur l’Union économique et monétaire inscrite dans le traité de Maastricht –, professeur invité à la Kennedy School of Government à Harvard, dirigeant dans une banque d’investissement, président du Comité économique et financier de l’Union européenne, gouverneur de la Banque d’Italie, président de la Banque centrale européenne, président du Conseil des ministres italien : ce ne sont pas cinq curriculum vitae, Mesdames et Messieurs, mais un seul, comprenant quelques extraits de la vie professionnelle de Mario Draghi. Vous comprendrez, je pense, que ses amis le surnomment « Super Mario ».
L’on ne doit pas s’étonner de la discipline obstinée et de la cohérence stricte chez un homme qui, comme vous, cher Mario Draghi, se reconnaît comme un admirateur d’Ignace de Loyola, fondateur de l’ordre des jésuites au XVIe siècle. Vous avez d’ailleurs été élève dans un établissement jésuite à Rome.
S’il y a bien une phrase simple à dire aujourd’hui, c’est celle-ci : cher Mario Draghi, vous avez rendu de grands services à l’Europe, et vous continuez encore de le faire. La phrase est simple, mais par où commencer, et par où conclure ? Par le plus important, peut-être : vous vous êtes occupé de l’euro en des temps où il était menacé, vous avez stabilisé l’euro et la zone monétaire avec des moyens qui étaient contestés. C’était courageux. Vous avez pris le risque. Cela aurait pu échouer. Mais cela a réussi, et cela a payé. L’euro est aujourd’hui incontesté : c’est et cela reste un grand mérite pour lequel nous, les Européens, vous sommes infiniment reconnaissants, cher Mario Draghi !
Si le résultat a été celui que l’on connaît, on le doit aussi, bien sûr, à d’autres personnes qui exerçaient des responsabilités dans cette période de crise. Je veux évoquer ici la mémoire de Wolfgang Schäuble, aujourd’hui disparu, lui aussi lauréat du prix Charlemagne. Lui aussi a été un sauveur de l’euro, en rappelant avec détermination combien la stabilisation monétaire et les réformes dans les pays de la zone euro allaient de pair. En présence de Kyriakos Mitsotakis, premier ministre de la Grèce, nous pouvons dire : ce parcours de réformes a été dur pour la Grèce et pour de nombreux citoyens de votre pays, Monsieur le Premier ministre. Mais il s’est avéré que c’était le bon chemin. Votre pays, cher Kyriakos, peut depuis longtemps rembourser de ses propres forces, et même en avance, les crédits qui étaient alors nécessaires. Les efforts en ont valu la peine ; nous vous en sommes reconnaissants et vous félicitons, vous et le peuple grec tout entier, de ce que vous avez accompli !
Cher Mario Draghi, lorsque vous avez reçu le Prix Princesse des Asturies en octobre dernier, vous avez dit : « Construire l’Europe a été une mission centrale de ma carrière. Aujourd’hui cependant, les perspectives pour l’Europe sont difficiles, d’une difficulté telle que je n’en ai jamais connu moi-même. Il n’est presque aucun des principes sur lesquelles l’Union a été bâtie qui ne soit sous pression. » Quelques semaines auparavant, vous aviez déclaré : « Pendant des années, l’Union européenne a cru que le poids économique de son marché fort de 450 millions de consommateurs conférerait au continent puissance politique et influence sur la politique commerciale internationale. Nous nous souviendrons de 2025 comme de l’année où cette illusion a volé en éclats. »
Oui, Mesdames et Messieurs, en Europe, nous avons trop misé sur le fait que la force des idées humanistes de l’Occident européen transformerait comme par magie le monde tout entier en un royaume de liberté et de paix. Nous nous sommes trompés. Mais reconnaître aujourd’hui l’erreur de cet optimisme trompeur ne signifie pas abandonner la confiance que les êtres humains peuvent vivre en paix et en liberté les uns avec les autres. L’Europe a la chance de contribuer à façonner le nouvel ordre mondial dans une direction où celui-ci est régi par des normes et des règles, et non par l’arbitraire et le droit du plus fort. Nous avons cette chance. Car il est un fait évident, que vous avez énoncé en des termes très forts, Monsieur le Maire : l’ordre du monde se renouvelle. Nous connaissons des états de crise désormais chaque semaine. Dans une telle situation, l’Europe doit maintenir une trajectoire claire et garder la tête froide. Nous devons définir et affirmer nos propres intérêts, et nous devons être prêts à mettre les moyens pour la défense de ces intérêts.
Je vous cite encore une fois, cher Mario Draghi. Il y a quelques semaines seulement, vous avez déclaré : « Une Europe qui ne peut pas défendre ses intérêts ne pourra pas à long terme préserver ses valeurs. » Oui, Mesdames et Messieurs, nous, les Européens, nous, l’Europe, nous devons nous affirmer aujourd’hui, et je vous l’assure : l’Europe a compris cela. L’Europe s’est réveillée. L’Europe devient plus forte économiquement, elle renforce sa sécurité. L’Europe développe rapidement sa capacité de défense dans le cadre de l’OTAN. L’Europe identifie les moyens de puissance dont elle dispose, et elle se tient prête à les utiliser. L’Europe noue partout dans le monde de nouveaux partenariats commerciaux et réduit ainsi ses dépendances. L’Europe soutient fermement l’Ukraine dans sa résistance contre la Russie.
Mesdames et Messieurs, nous sommes réunis aujourd’hui pour cette remise de prix de 2026, et c’est la cinquième fois consécutive que l’ombre de cette guerre plane sur cette cérémonie. En 2023, le prix avait été décerné à Volodymyr Zelensky et au peuple ukrainien. Nous le disons encore une fois aujourd’hui, comme il y a trois ans : nous soutenons l’Ukraine dans son combat pour la liberté, parce que c’est également le combat pour notre liberté ! C’est en faisant preuve d’unité et de détermination que nous, les Européens, prenons surtout la mesure de notre force et de nos capacités. Y compris pour dire ceci : nous voulons aider à mettre fin aussi rapidement que possible à cette guerre épouvantable. Les attaques qui se sont déroulées la nuit dernière vont dans un tout autre sens. Une disposition au dialogue présuppose qu’il y ait deux parties prêtes au dialogue. Enfin, et non des moindres : c’est nous, les Européens, et personne d’autre, qui décidons qui parle en notre nom.
L’Europe dispose bel et bien de moyens de puissance, non seulement sur le plan de la politique de sécurité mais aussi économiquement – d’autres pays sont également dépendants de nous, il n’y a pas que l’inverse qui vaille –, et si nous montrons que nous sommes prêts à utiliser au besoin ce pouvoir économique, alors nous pourrons obtenir de très bons résultats. L’Europe est sur la voie pour devenir une puissance. Une puissance qui brave la tempête induite par ces temps nouveaux et qui, parallèlement – cela reste notre ambition –, fait sa propre promotion, qui séduit et convainc les citoyennes et les citoyens de notre Europe à travers la liberté et le droit, la paix et la prospérité.
Dans le cadre de cette nouvelle détermination européenne, il est partout question de puissance économique et de capacité de défense militaire. C’est cette année encore que se décidera, dans les négociations sur le cadre financier pluriannuel, si nous poserons les bons jalons à cet égard. J’aimerais profiter de cette occasion, précisément au vu des propositions faites par notre lauréat d’aujourd’hui, pour présenter notre point de vue. En termes de contenu et de structure, le budget de l’UE est pratiquement demeuré inchangé au cours des dernières décennies. Encore maintenant, nous déterminons sept ans à l’avance, d’une manière qui relève pour ainsi dire de l’économie planifiée, qui va recevoir combien de fonds en provenance de ce budget, et plus de deux tiers des fonds européens sont aujourd’hui encore redistribués ou utilisés comme subventions. Or nous ne pourrons relever les défis du XXIe siècle avec un budget du XXe siècle. Une modernisation fondamentale s’impose donc. Mario Draghi l’a formulé de manière tout aussi claire. Il nous demande d’axer nos fonds communs sur le financement d’investissements communs, et je partage cet avis. Une Europe souveraine nécessite un budget « approuvé par Draghi ». C’est pourquoi nous appuyons aussi vigoureusement les efforts de réforme de la Commission européenne pour le prochain cadre financier pluriannuel. Structures allégées, investissements dans la compétitivité et la défense, priorité aux fonds européens pour la politique européenne : tout cela est nécessaire parce que les fonds sont limités. Aujourd’hui plus que jamais, nous devons fixer de nouvelles priorités.
D’aucuns pensent que nous pourrions nous soustraire à cette tâche douloureuse en émettant de nouvelles dettes, européennes, en finançant des dépenses régulières par la dette. Ne serait-ce que pour des raisons de droit constitutionnel, l’Allemagne ne peut s’engager sur cette voie et, Mesdames et Messieurs, nous avons également encore besoin de ressources pour les crises futures. D’ailleurs, la réalité est que l’endettement excessif menace la souveraineté et limite la capacité d’action. Permettez-moi de le dire ouvertement : en raison de leur immense endettement, certains pays dépensent d’ores et déjà plus en intérêts que pour la défense. Nous ne devons pas entraîner le budget européen dans cette direction. Dans les futures situations de crise également, nous devons préserver notre indépendance et notre capacité d’action, bref, rester souverains.
C’est justement pour cela que nous voulons maintenant exploiter réellement les potentiels qui demeurent inutilisés dans le marché intérieur européen, potentiels d’un marché européen qui est plus grand que celui des États-Unis d’Amérique, afin de redynamiser enfin le marché intérieur tel que nous l’avions jadis pensé. Certains d’entre vous le savent, j’étais à Bruxelles et à Strasbourg lorsqu’a été développée, au début des années 1990, la législation sur le marché intérieur européen. J’ai vu de quelles réformes l’Union européenne était capable et à quel point nous pouvions faire preuve de dynamisme, y compris et surtout en période de bouleversement. En l’espace d’une législature seulement, le Parlement européen de l’époque avait mis en œuvre les propositions de l’ancien président de la Commission, Jacques Delors, sur l’achèvement du marché intérieur. Après identification du problème, une solution avait été trouvée dans les plus brefs délais, qui marqua alors le commencement d’une dynamique de croissance jusqu’alors sans précédent en Europe.
Là aussi, j’en reviens à Mario Draghi. Lui aussi a formulé pour nous des propositions précises dans son rapport de septembre 2024. Dans son analyse implacable de l’avenir de la compétitivité européenne, Mario Draghi appelle de ses vœux un changement de cap radical de l’Union européenne. Son analyse des problèmes est très précise. Il pointe du doigt les faiblesses de l’UE concernant l’utilisation des nouvelles technologies. Il explique que l’Europe dispose certes d’une structure économique établie, mais qu’elle manque de dynamisme, que les résultats de la recherche sont intégrés trop peu et trop lentement dans les modèles économiques, que les entreprises jeunes et innovantes, précisément, devraient pouvoir connaître une croissance nettement plus forte dans le marché intérieur. Ce qui rend son rapport particulièrement remarquable, c’est qu’il ne se contente pas d’analyser les problèmes : il formule à partir de là des recommandations très concrètes. Ses réponses sont claires et ambitieuses.
Tout cela reflète la personnalité de Mario Draghi. Dans le cadre de mes rencontres avec lui, j’ai fait la connaissance d’un homme réfléchi et avisé, qui recherche des solutions constructives de manière calme et analytique et à qui le bien commun européen tient tout particulièrement à cœur. Nous, les chefs d’État et de gouvernement européens, nous sommes réunis avec Mario Draghi au mois de février à Alden Biesen en Belgique, tout près d’Aix-la-Chapelle, dans le cadre d’une séance de réflexion informelle. Lui et Enrico Letta, qui a également été président du Conseil des ministres de l’Italie, y ont formulé de vives recommandations, des recommandations exceptionnelles tant sur la forme que sur le contenu. Je trouve cela remarquable et me permets également de dire ceci : je suis reconnaissant que deux Italiens nous aient montré ici le chemin de l’Europe, dans la meilleure tradition d’Alcide De Gasperi !
Les dernières conclusions du Conseil européen du mois de mars respirent exactement cet esprit des recommandations et des conclusions de Mario Draghi et d’Enrico Letta, et cela doit être ainsi : un homme intelligent et chevronné fait des propositions mûrement réfléchies juste au bon moment, et les dirigeants actuels en Europe s’en emparent et les intègrent dans des décisions contraignantes, c’est-à-dire qu’ils les utilisent afin de renforcer l’Europe.
Mesdames et Messieurs, Kyriakos Mitsotakis est aujourd’hui l’autre laudateur de Mario Draghi. Un Grec et un Allemand s’inclinent devant un Italien. Ce type de collaboration par-delà les frontières est très certainement la meilleure des conditions essentielles de tout succès en Europe !
Voici d’ailleurs une autre référence à l’Italie : il y a tout juste quelques semaines, nous avons commencé à poser quelques jalons entre l’Allemagne et l’Italie. Lors des consultations intergouvernementales germano-italiennes qui se sont déroulées au début de cette année à Rome, nous avons développé des propositions communes pour un programme de réformes en Europe inspiré des idées de Mario Draghi. La coopération avec le gouvernement italien et la présidente du Conseil des ministres elle-même, Giorgia Meloni, est étroite et va dans la même direction. Nous sommes aussi reconnaissants pour cela en Allemagne.
Mesdames et Messieurs, si nous faisons bien les choses, alors ces années de grand mouvement historique mondial seront, avec le recul, les années où auront été opérés le développement et le renforcement d’une Europe unie. Le directoire du Prix Charlemagne a qualifié l’attribution du Prix Charlemagne de cette année à Mario Draghi de signal délibéré pour les décideurs à Bruxelles. Je le cite : « Nous demandons à la Commission européenne et aux chefs d’État et de gouvernement européens de mettre en œuvre maintenant le rapport Draghi. » En ce qui me concerne moi et, je pense, presque tous les chefs d’État et de gouvernement de l’Union européenne, je dirais simplement – et je terminerai là-dessus : cher Mario Draghi, nous avons bien reçu votre demande. Nous sommes en train de la mettre en œuvre.
Félicitations, Mario Draghi, pour ce Prix international Charlemagne d’Aix-la-Chapelle de 2026 ! Un grand merci pour l’œuvre formidable de votre vie au service de l’Europe !