Discours d’Olaf Scholz, Chancelier fédéral de la
République fédérale d’Allemagne, à l’Université Charles de Prague
Lundi 29 août 2022 à 11 h 02

Madame la Présidente de l’Université Charles, Madame la Professeure Králíčková,
Mesdames et Messieurs les Vice Présidents de l’Université et les membres des facultés,
Monsieur le Ministre Bek,
Excellences,
Chers étudiantes et étudiants,
Mesdames et Messieurs,

Merci beaucoup pour votre aimable invitation ! C’est un grand honneur pour moi d’être ici, en ce lieu historique, en présence du fondateur de cette vénérable institution, pour ainsi dire, pour vous parler de l’avenir, de notre avenir que l’on peut résumer en un mot : l’Europe.

Il ne saurait y avoir meilleur endroit pour le faire qu’ici, dans cette ville de Prague, dans cette université vieille de près de 700 ans. « Ad fontes », qui signifie « aux sources », telle était la devise des grands humanistes de la Renaissance européenne. Quiconque souhaitant remonter aux sources de l’Europe vient inéluctablement ici, dans cette ville dont l’héritage et le caractère sont plus européens que dans presque n’importe quelle autre ville de notre continent. Chaque touriste américain ou chinois qui se promène sur le pont Charles jusqu’au Hradčany s’en rend compte immédiatement. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle ils viennent ici. Parce qu’au milieu de ses châteaux et de ses ponts médiévaux, de ses lieux de culte et de ses cimetières catholiques, protestants ou juifs, de ses cathédrales gothiques et de ses palais Art nouveau, de ses immeubles en verre et de ses ruelles avec leurs maisons à colombages ainsi que dans le brouhaha linguistique du vieux centre, ils découvrent dans cette ville ce qui constitue à leurs yeux l’essence de l’Europe : la plus grande diversité possible dans un espace très restreint.

Si Prague incarne donc cette Europe en miniature, alors l’Université Charles est, en quelque sorte, la chroniqueuse de notre histoire européenne si riche en contrastes. Je ne saurais dire si son fondateur, l’empereur Charles IV, se considérait comme un Européen. C’est en tout cas ce que suggère sa biographie : né sous le vieux prénom bohémien de « Václav », éduqué à Bologne et à Paris, fils d’un souverain de la maison de Luxembourg et d’une Habsbourg, empereur du Saint Empire romain germanique, roi de Bohême et d’Italie. Il n’apparaît donc que logique que des Bohémiens, des Polonais, des Bavarois et des Saxons aient fait tout naturellement leurs études dans « son » université, aux côtés d’étudiants français, italiens et anglais.

Mais étant donné son emplacement en Europe, cette université a également connu les heures sombres de l’histoire européenne : zèle religieux, division le long des frontières linguistiques et culturelles, mise au pas idéologique sous les dictatures du 20e siècle. Ce furent les Allemands qui écrivirent le chapitre le plus sombre de cette histoire, avec la fermeture de l’université par les occupants nazis, l’exécution d’étudiants contestataires, la déportation et l’assassinat de milliers de membres de l’université dans les camps de concentration allemands. Ces crimes nous remplissent, nous Allemands, de douleur et de honte jusqu’à ce jour. C’est également pour l’évoquer que je suis ici, d’autant plus que nous oublions souvent que, pour nombre de citoyennes et citoyens d’Europe centrale, la privation de liberté, la souffrance et la dictature ne s’arrêtèrent pas avec l’occupation allemande et les destructions de la Seconde Guerre mondiale.

L’un des nombreux grands intellectuels qu’a enfantés cette université nous l’a rappelé dès l’époque de la Guerre froide : en 1983, Milan Kundera a décrit la « tragédie de l’Europe centrale », c’est à dire comment, après la Seconde Guerre mondiale, les Polonais, les Tchèques, les Slovaques, les Baltes, les Hongrois, les Roumains, les Bulgares et les Yougoslaves « se réveillèrent [...] et constatèrent qu’[ils] se trouvaient à l’Est », qu’ils avaient « disparu de la carte de l’Occident ». Nous nous confrontons également à cet héritage, en particulier ceux d’entre nous qui se trouvaient du côté occidental du Rideau de fer. Non seulement parce que cet héritage fait partie de l’histoire européenne et donc de notre histoire commune en tant qu’Européennes et Européens, mais aussi parce le vécu des citoyennes et citoyens d’Europe centrale et orientale – le sentiment d’avoir été oubliés et abandonnés derrière un rideau de fer – a des retentissements encore aujourd’hui, y compris d’ailleurs sur les débats ayant trait à notre avenir, à l’Europe.

Ces jours ci, la question se pose à nouveau de savoir où se situera, à l’avenir, la ligne de démarcation entre cette Europe libre et une autocratie néo impériale. Après l’agression russe contre l’Ukraine au mois de février, j’ai parlé d’un tournant historique. La Russie de Vladimir Poutine veut redessiner les frontières par la violence, chose que nous ne voulions plus jamais revivre en Europe. L’invasion brutale de l’Ukraine par la Russie constitue donc également une attaque contre l’ordre de sécurité européen ; nous nous y opposons avec la plus grande détermination. Cela nécessite que nous ayons nous mêmes de la force : en tant qu’États individuels, au sein de l’alliance avec nos partenaires transatlantiques, mais aussi en tant qu’Union européenne.

Cette Europe unie a vu le jour comme un projet de paix orienté vers l’intérieur. Son objectif était de faire en sorte que ses États membres ne se fassent plus jamais la guerre. Aujourd’hui, il nous appartient de continuer à développer cette promesse de paix, en veillant à ce que l’Union européenne puisse assurer sa sécurité, son indépendance et sa stabilité, y compris face à des défis venant de l’extérieur. Telle est, Mesdames et Messieurs, la nouvelle mission de paix de l’Europe. C’est ce que la plupart des citoyennes et citoyens attendent de l’Europe, à l’ouest comme à l’est de notre continent.

Il s’agit donc d’un heureux hasard si, en cette période, la présidence du Conseil de l’UE est assurée par la République tchèque, pays qui a depuis longtemps reconnu la signification de cette mission et qui entraîne l’Europe dans la bonne direction. À cet égard, la Tchéquie dispose du plein soutien de l’Allemagne et je suis impatient de travailler avec le premier ministre Fiala afin d’apporter les bonnes réponses européennes au tournant historique auquel nous faisons face.

La première réponse est que nous n’acceptons pas l’attaque de la Russie contre la paix en Europe. Nous ne restons pas les bras croisés pendant que des femmes, des hommes et des enfants sont tués, que des pays libres sont rayés de la carte et disparaissent derrière des murs ou des rideaux de fer. Nous ne voulons pas retourner aux 19e et 20e siècles, avec leurs guerres de conquête et leurs excès totalitaires.

Notre Europe est unie dans la paix et la liberté, elle est ouverte à toutes les nations européennes qui partagent nos valeurs. Mais surtout, elle constitue le rejet concret de l’impérialisme et de l’autocratie. L’Union européenne ne fonctionne pas en recourant à la suprématie ou la subordination mais à la reconnaissance de la diversité, à un rapport d’égal à égal entre ses membres, à la pluralité et la conciliation d’intérêts divergents.

C’est précisément cette Europe unie qui est une épine dans le pied de Vladimir Poutine, parce qu’elle ne correspond pas à sa vision d’un monde selon laquelle les petits pays doivent se soumettre à une poignée de grandes puissances européennes. Il est d’autant plus important que nous défendions ensemble notre conception de l’Europe. C’est pourquoi nous soutenons l’Ukraine attaquée, sur le plan économique, financier, politique, humanitaire et aussi militaire. Au cours des derniers mois, l’Allemagne a opéré un revirement fondamental sur cette question. Nous maintiendrons cet appui de façon fiable et aussi longtemps qu’il le faudra.

Cela vaut pour la reconstruction du pays détruit, qui sera un tour de force dont la réalisation prendra plusieurs générations. Pour cela, une concertation internationale et une stratégie intelligente et solide s’imposent. C’est de cela dont il sera question lors d’une conférence d’experts à laquelle la présidente de la Commission européenne von der Leyen et moi même convions l’Ukraine et ses partenaires du monde entier le 25 octobre prochain à Berlin.

Dans les semaines et les mois à venir, nous fournirons à l’Ukraine de nouvelles armes de pointe, comme des systèmes de défense aérienne, des radars et des drones de reconnaissance. Notre dernière série de livraisons d’armes s’élève à elle seule à plus de 600 millions d’euros. Notre objectif est une armée ukrainienne moderne, capable d’assurer durablement la défense de son pays.

Pour ce faire, nous ne pouvons cependant pas tous nous contenter de fournir à Kiev ce dont nous pouvons nous passer pour l’instant. Nous avons besoin, ici aussi, d’une planification et d’une coordination accrues. Aussi avons nous lancé avec les Pays Bas une initiative visant à répartir de manière pérenne et fiable le travail entre tous les partenaires de l’Ukraine. Je peux imaginer, par exemple, que l’Allemagne assume une responsabilité particulière dans le déploiement de l’artillerie ukrainienne et dans la défense aérienne. Nous devrions nous accorder rapidement sur un tel système de soutien coordonné et consolider ainsi durablement notre engagement pour une Ukraine libre et indépendante, comme nous l’avions fait lors du Conseil européen en juin dernier, lorsque nous avons unanimement dit « oui ». Oui, l’Ukraine, la République de Moldova et, à terme, la Géorgie et, bien évidemment, les six pays des Balkans occidentaux sont des nôtres, ils appartiennent à la partie libre et démocratique de l’Europe. Leur adhésion à l’UE est dans notre intérêt.

Je pourrais le justifier démographiquement ou économiquement ou, à l’instar de Milan Kundera, culturellement, éthiquement et moralement. Toutes ces raisons sont valables. Mais à cela s’ajoute aujourd’hui plus clairement que jamais la dimension géopolitique de cette décision. Au 21e siècle, la realpolitik ne signifie pas reléguer ses valeurs au second plan ou sacrifier ses partenaires au profit de compromis boiteux. La realpolitik doit signifier qu’on implique ses amis et partenaires partageant des valeurs communes et qu’on les soutient afin d’être plus forts face à la concurrence mondiale, grâce à la coopération.

C’est d’ailleurs ainsi que je comprends la proposition d’Emmanuel Macron d’une communauté politique européenne. Naturellement, nous avons le Conseil de l’Europe, l’OSCE, l’OCDE, le Partenariat oriental, l’Espace économique européen et l’OTAN, autant de forums importants au sein desquels nous, Européens, coopérons étroitement, y compris au delà des frontières de l’UE. Ce qui manque, toutefois, c’est un échange régulier au niveau politique, un forum dans lequel nous, chefs d’État et de gouvernement de l’UE et nos partenaires européens discuterions une ou deux fois par an des sujets clés qui touchent l’ensemble de notre continent : la sécurité, l’énergie, le climat et la connectivité.

Il ne faut pas voir en un tel regroupement de pays, je tiens à le préciser, une alternative au prochain élargissement de l’UE, car nous avons donné notre parole à nos candidats à l’adhésion – dans le cas des pays des Balkans occidentaux, c’était il y a déjà presque 20 ans – et ces paroles doivent enfin se traduire par des actes.

Ces dernières années, nombreux sont ceux qui, à juste titre, ont appelé de leurs vœux une Union européenne géopolitique plus puissante et plus souveraine, une Union consciente de sa place dans l’histoire et la géographie du continent et qui agit avec force et cohésion à travers le monde. Les décisions historiques prises au fil des derniers mois nous ont rapprochés de cet objectif. Nous avons imposé des sanctions extrêmement lourdes contre la Russie de Vladimir Poutine, avec une détermination et une rapidité sans précédent. En évitant les habituelles controverses du passé, nous avons accueilli des millions de femmes, d’hommes et d’enfants ukrainiens venus chercher refuge chez nous. La République tchèque et d’autres pays d’Europe centrale, en particulier, ont fait montre d’une véritable générosité et d’une grande solidarité. Vous avez mon plus grand respect pour cela !

Dans d’autres domaines également, nous avons donné un nouveau souffle au mot « solidarité ». Nous travaillons plus étroitement en matière d’approvisionnement énergétique. Il y a tout juste quelques semaines, nous avons adopté des objectifs européens de réduction de la consommation de gaz. Ces deux éléments sont essentiels dans la perspective de l’hiver prochain et l’Allemagne, en particulier, est très reconnaissante de cette solidarité.

Vous savez tous la détermination avec laquelle l’Allemagne s’efforce de réduire sa dépendance aux livraisons énergétiques en provenance de Russie. Nous mettons en place des capacités alternatives pour importer du gaz liquéfié ou du pétrole, et nous le faisons dans un esprit de solidarité, en prenant compte également des besoins des pays enclavés comme la République tchèque. C’est la promesse que j’ai faite au premier ministre Fiala lors de sa visite à Berlin en mai dernier et nous ne manquerons pas de réaffirmer cette solidarité lors de notre rencontre aujourd’hui.

Car la pression du changement qui pèse sur nous, Européennes et Européens, va s’accroître, et ce indépendamment de la guerre de la Russie et de ses répercussions. Dans un monde de huit milliards de personnes, qui en comptera même prochainement dix milliards, chacun de nos États nations européens est, à lui seul, bien trop petit pour défendre ses intérêts et ses valeurs. Il importe d’autant plus que nous créions une Union européenne agissant de concert.

Des partenaires forts, en premier lieu les États Unis, n’en sont que plus importants. Le fait qu’un transatlantiste convaincu, en la personne du président Biden, occupe aujourd’hui la Maison Blanche est une aubaine pour nous tous. Ces derniers mois, nous avons été témoins de la valeur indispensable du partenariat transatlantique. L’OTAN est aujourd’hui plus unie que jamais ; nous prenons des décisions politiques en concertation avec nos partenaires transatlantiques. Toutefois, malgré tout ce que le président Biden a fait récemment pour notre partenariat, nous savons aussi que Washington tourne aussi de plus en plus son regard vers la situation de concurrence avec la Chine et vers l’Asie Pacifique. Cela vaudra tout autant pour les futurs gouvernements américains, peut être même davantage.

Dans un monde multipolaire comme le nôtre au 21e siècle, il ne suffit donc plus de cultiver uniquement les partenariats existants, aussi précieux soient ils. Nous investirons dans de nouveaux partenariats, en Asie, en Afrique et en Amérique latine. La diversification politique et économique est d’ailleurs l’une des deux réponses que nous apportons à la question de savoir quel comportement adopter face à la puissance mondiale qu’est la Chine et comment honorer la triade « partenaire, concurrent et rival ».

L’autre réponse consiste à accroître encore plus le poids de l’Europe unie. Ensemble, nous avons les meilleures chances de laisser notre empreinte sur le 21e siècle et de le façonner comme nous l’entendons, au sens européen : en tant qu’une Union européenne à 27, 30 ou 36 États membres avec plus de 500 millions de citoyennes et citoyens libres et jouissant des mêmes droits, avec le plus grand marché intérieur du monde, avec des instituts de recherche de premier plan, des innovations et des entreprises innovantes, avec des démocraties stables, avec une protection sociale et une infrastructure publique sans égal dans le monde. Telle est l’ambition que j’associe à une Europe géopolitique.

L’expérience des derniers mois montre en effet qu’il est possible de surmonter les blocages. Les règles européennes peuvent être modifiées, et ce très rapidement si nécessaire. Même les traités européens ne sont pas gravés dans le marbre. Si, ensemble, nous estimons que les traités doivent être modifiés pour que l’Europe aille de l’avant, alors nous devons nous y atteler.

Mais les discussions abstraites à ce sujet ne mènent à rien. Il est bien plus important que nous examinions ce qui doit être modifié et que nous décidions ensuite concrètement comment procéder. « La forme suit la fonction » : cette exigence posée par l’architecture moderne doit aussi s’appliquer de toute urgence aux politiques européennes.

Il est pour moi évident que l’Allemagne doit faire des propositions et aussi prendre des initiatives à cet égard. C’est également l’une des raisons pour lesquelles je suis ici, dans la capitale de la présidence du Conseil de l’UE, afin de vous présenter, ainsi qu’à nos amis européens, quelques unes de mes idées pour l’avenir de notre Union. Ce sont là, entendons nous bien, des idées, des propositions, des pistes de réflexion, pas des solutions allemandes toutes faites.

Je crois que la responsabilité de l’Allemagne vis à vis de l’Europe consiste à trouver des solutions avec nos voisins et à prendre ensuite des décisions ensemble. Je ne veux pas d’une UE aux clubs ou aux comités exclusifs mais d’une UE dont les membres jouissent de droits égaux.

J’ajouterais très explicitement que l’élargissement de l’UE vers l’Est constitue un gain pour nous tous. L’Allemagne, en tant que pays situé au cœur du continent, mettra tout en œuvre pour rapprocher l’Est et l’Ouest ainsi que le Nord et le Sud de l’Europe.

Dans cette optique, je voudrais partager avec vous les quatre réflexions suivantes.

Tout d’abord, je suis favorable à l’élargissement de l’Union européenne aux pays des Balkans occidentaux, à l’Ukraine, au Moldova et, à terme, à la Géorgie.

Une Union européenne comptant 30 ou 36 États membres sera cependant bien différente de l’Union actuelle, cela va sans dire. Le centre de l’Europe se déplace vers l’Est, pourrait on dire en s’inspirant de l’historien Karl Schlögel. Dans cette Union élargie, les différences entre les États membres vont s’accroître en ce qui concerne leurs intérêts politiques, leur puissance économique et leurs systèmes de sécurité sociale. L’Ukraine n’est pas le Luxembourg et le Portugal perçoit les défis du monde différemment de la Macédoine du Nord.

Les pays candidats doivent en premier lieu remplir les critères d’adhésion ; nous les soutiendrons du mieux possible dans cette démarche. Cependant, nous devons également préparer l’UE à ce grand élargissement. Cela prendra du temps et c’est pourquoi nous devons le faire dès maintenant. Lors des précédents élargissements aussi, les réformes engagées dans les pays candidats ont été accompagnées de réformes institutionnelles au sein de l’Union européenne. Ce sera également le cas cette fois ci.

Nous ne pourrons échapper à ce débat dès lors que nous prenons ces perspectives d’adhésion au sérieux. Et nous devons prendre nos promesses d’adhésion au sérieux, puisque c’est la seule façon pour nous de parvenir à la stabilité sur notre continent. Abordons donc le sujet des réformes.

Au sein du Conseil de l’UE, au niveau ministériel, une action rapide et pragmatique s’impose. Cette capacité à agir rapidement et pragmatiquement doit également être garantie à l’avenir. Là où l’unanimité est requise, le risque qu’un seul pays empêche, par son veto, tous les autres d’avancer augmente à chaque nouvelle adhésion. Ceux qui pensent qu’il en est autrement nient la réalité européenne.

C’est pourquoi j’ai proposé de passer progressivement au vote à la majorité en matière de politique étrangère commune, mais aussi dans d’autres domaines, comme la politique fiscale, tout en sachant pertinemment que cela aura également des conséquences pour l’Allemagne. Nous devons être conscients que le maintien du principe de l’unanimité ne fonctionne que tant que la pression pour agir est faible. Or, au plus tard depuis le tournant historique engendré par la guerre russe contre l’Ukraine, ce n’est plus le cas.

L’alternative au vote à la majorité ne serait au demeurant pas le maintien du statu quo, mais consisterait plutôt à avancer au sein de groupes toujours plus diversifiés, à faire face à un dédale de règles différentes et d’options de participation et de non participation difficilement gérables. Il s’agirait là non pas d’une intégration différenciée mais d’un enchevêtrement confus et d’une invitation lancée à tous ceux qui ne croient pas en une Europe géopolitique unie et qui veulent nous monter les uns contre les autres. Je ne veux pas de cela !

Mon soutien au vote à la majorité a occasionnellement fait l’objet de critiques et je comprends bien les inquiétudes des petits États membres en particulier. Chaque pays doit, à l’avenir également, être entendu ; tout le reste serait une trahison de l’idée européenne. Et c’est parce que je prends ces inquiétudes très au sérieux que je vous dis : cherchons des compromis ensemble ! Je pourrais imaginer l’instauration, dans un premier temps, du vote à la majorité dans les domaines où il est essentiel que nous parlions d’une seule voix : dans la politique de sanctions, par exemple, ou sur les questions relatives aux droits humains. Et je souhaite également que nous ayons le courage de recourir à l’abstention constructive. Je crois que nous, Allemands, et tous ceux qui sont convaincus du vote à la majorité avons une obligation à cet égard. Si une majorité de pays adhèrent à cette idée, nous nous rapprocherons nettement de l’objectif d’une Europe géopolitique capable de s’imposer sur la scène internationale.

Le Parlement européen ne pourra pas non plus se soustraire aux réformes. Ce n’est pas sans raison que les traités prévoient un nombre maximal de 751 députés. Cependant, nous dépasserons ce nombre quand de nouveaux pays adhéreront à notre Union, en tout cas si nous élargissons simplement le Parlement du nombre de sièges auxquels les nouveaux États membres auraient droit en vertu des règles actuellement en vigueur. Si nous ne voulons pas d’un Parlement européen trop rempli, il nous faudra un nouvel équilibre en termes de composition, tout en respectant le principe démocratique selon lequel chaque voix devrait compter de manière plus ou moins égale.

Pour la Commission européenne aussi, il s’agit finalement de trouver le bon équilibre entre représentation et bon fonctionnement. Une Commission à 30 ou 36 commissaires fonctionne à la limite de ses capacités. Si nous insistons en plus pour que chaque commissaire soit responsable d’un domaine politique spécifique, alors nous nous retrouverons – pour évoquer un autre grand auteur de cette ville – dans une situation kafkaïenne.

En même temps, je sais combien il importe à tous les États membres d’être représentés par « leur » commissaire à Bruxelles. C’est également primordial, car cela montre qu’à Bruxelles, tous les États membres peuvent faire entendre leur voix, tous prennent des décisions ensemble. C’est pour cela que je ne veux pas remettre en cause le principe d’« un commissaire par pays ». Mais pourquoi deux commissaires ne pourraient ils pas être conjointement responsables d’une seule et même direction générale ? Cette approche fonctionne non seulement au quotidien dans les organes décisionnels des entreprises du monde entier, mais de telles solutions existent également dans les gouvernements de certains États membres, aussi bien en termes de représentation extérieure qu’en ce qui concerne la répartition interne des responsabilités.

À nous donc de rechercher de tels compromis, pour une Europe qui fonctionne !

La deuxième réflexion que je souhaite partager avec vous est liée à une notion dont nous avons souvent discuté ces dernières années : la souveraineté européenne.

Ce n’est pas la sémantique qui m’intéresse ici ; au fond, la souveraineté européenne signifie que nous devenons plus autonomes dans tous les domaines, que nous assumons une plus grande responsabilité pour notre propre sécurité, que nous coopérons encore plus étroitement et que nous faisons preuve de cohésion pour défendre nos valeurs et nos intérêts dans le monde.

Nous y sommes contraints par l’agression de la Russie contre l’ordre de paix européen, mais pas seulement. Je mentionnais plus tôt les situations de dépendance dans lesquelles nous nous sommes retrouvés. Les importations énergétiques russes en sont une illustration particulièrement éloquente, mais c’est loin d’être la seule. Prenons, par exemple, la pénurie d’approvisionnement des semi conducteurs : nous devons mettre fin le plus vite possible à ces dépendances unilatérales !

L’Europe doit sa prospérité au commerce. Nous ne pouvons abandonner ce terrain aux autres. Nous avons donc également besoin de nouveaux accords de libre-échange durables et d’un programme commercial ambitieux.

Lorsque nous parlons d’approvisionnement en matières premières ou en terres rares, nous pensons en premier lieu aux pays producteurs, qui se situent bien loin de l’Europe. Nous oublions toutefois souvent une chose : une grande partie du lithium, du cobalt, du magnésium ou du nickel dont nos entreprises ont tant besoin se trouve depuis longtemps chez nous, en Europe. Chaque téléphone portable, chaque batterie de voiture recèle de précieuses matières premières. Ainsi, lorsque nous parlons de souveraineté économique, nous devons également discuter des possibilités d’exploiter encore plus avant ce potentiel. Nous disposons d’ores et déjà des technologies nécessaires. Ce dont nous avons besoin, ce sont des normes communes pour pouvoir amorcer une véritable économie circulaire européenne : je pense ici à une mise à jour stratégique de notre marché intérieur.

L’indépendance économique n’est pas synonyme d’autosuffisance. Il ne peut s’agir de l’objectif de l’Europe qui a toujours profité et continue de profiter des marchés ouverts et du commerce. Mais nous avons nous aussi besoin d’un schéma directeur, d’une stratégie « made in Europe 2030 ». 

Cela signifie à mes yeux que dans les domaines où l’Europe est en retard sur la Silicon Valley, Shenzhen, Singapour ou Tokyo, nous devons nous efforcer de rejoindre la tête de la course. 

Grâce à un véritable effort européen, nous avons déjà progressé dans le domaine des puces et des semi-conducteurs qui revêtent une si grande importance pour notre industrie. Intel a par exemple annoncé récemment son intention d’investir plusieurs milliards en France, en Pologne, en Allemagne, en Irlande, en Italie et en Espagne. Il s’agit d’un grand pas vers une nouvelle génération de puces électroniques « made in Europe ». Et ce n’est qu’un début : nous travaillons aux côtés d’entreprises telles qu’Infineon, Bosch, NXP ou encore GlobalFoundries à des projets qui feront de l’Europe un leader mondial de la technologie.

En effet, notre ambition ne se réduira pas à produire en Europe des marchandises qui peuvent tout aussi bien être fabriquées ailleurs. Je veux une Europe qui soit à l’avant-garde de la production de technologies clés génériques.

Prenons l’exemple de la mobilité de demain. Les données joueront un rôle primordial : pour la conduite autonome, la coordination des différents moyens de transport ainsi que la gestion intelligente des flux de circulation. Nous avons donc besoin au plus vite d’un espace européen transfrontalier unique destiné aux données ayant trait à la mobilité. Nous avons fait le premier pas en Allemagne avec notre « Mobility Data Space ». Connectons cet espace des données relatives à la mobilité à toute l’Europe ! Il est ouvert à tous ceux qui souhaitent faire avancer les choses. Cela nous permettra de nous présenter en tant que précurseurs à l’échelle mondiale.

Lorsqu’il est question de la transition numérique, nous devons voir les choses en grand et inclure l’espace dans nos politiques car, à l’ère du numérique, la souveraineté dépend de nos capacités spatiales. L’accès indépendant à l’espace, des satellites modernes et des méga-constellations de satellites : non seulement ces aspects sont essentiels pour notre sécurité, mais également pour la protection de l’environnement, l’agriculture et surtout pour la transition numérique. Pensons ici à l’accès à Internet à haut débit à travers l’Europe.

Les acteurs commerciaux et les start-up jouent là un rôle de plus en plus important, comme nous l’observons aux États-Unis. Outre les acteurs établis, nous devons donc nous aussi promouvoir de telles entreprises innovantes dans l’intérêt d’un secteur aéronautique européen solide et compétitif. Ce n’est qu’ainsi qu’une entreprise européenne pourra devenir le prochain SpaceX.

Enfin, le grand objectif que nous nous sommes fixé au sein de l’Union européenne, atteindre la neutralité climatique d’ici 2050, représente également une formidable opportunité : celle d’être les premiers à agir dans ce domaine crucial pour l’avenir de l’humanité, en développant et en commercialisant ici, chez nous en Europe, des technologies qui sont nécessaires et utilisées dans le monde entier.

En ce qui concerne l’électricité, je pense à la mise en place d’un réseau et d’une infrastructure de stockage pour un véritable marché intérieur de l’énergie approvisionnant l’Europe en énergie hydraulique provenant du Nord, en énergie éolienne provenant des littoraux et en énergie solaire provenant du Sud, et ce de manière fiable, en été comme en hiver.

Je pense à un réseau européen de l’hydrogène associant producteurs et consommateurs et entraînant un essor de l’électrolyse en Europe. Ce n’est en effet qu’en exploitant l’hydrogène que le secteur industriel atteindra la neutralité climatique.

Je pense à l’établissement d’un réseau le plus dense possible de points de recharge pour véhicules électriques dans chacun de nos pays, tant pour les voitures électriques que pour les poids lourds.

Et je pense aux investissements dans de nouveaux carburants d’aviation climatiquement neutres et dans les infrastructures associées, par exemple dans les aéroports, afin que l’objectif d’un transport aérien climatiquement neutre ne reste pas un vœu pieux mais devienne une réalité – une réalité amorcée en Europe.

Cette transition environnementale et numérique de notre économie nécessitera des investissements privés considérables. Un marché des capitaux européen solide et solvable ainsi qu’un système financier stable sont essentiels pour bien commencer. L’union des marchés des capitaux et l’union bancaire sont donc cruciales pour notre prospérité future.

Mesdames et Messieurs,
Toutes ces mesures sont des étapes vers la souveraineté européenne.

Permettez-moi d’aborder un autre point, car il revêt un aspect primordial en matière de souveraineté mais également dans le contexte de la guerre dans l’est de l’Europe : nous avons besoin d’une meilleure synergie en Europe en ce qui concerne nos capacités de défense.

En comparaison avec les États-Unis, l’UE dispose d’une pléthore de systèmes d’armes. C’est inefficace, car cela signifie que nos troupes doivent s’entraîner sur de nombreux systèmes différents. L’entretien et les réparations sont également plus coûteux et complexes.

La réduction non coordonnée des forces armées européennes et des budgets en matière de défense mise en place par le passé devrait à présent être suivie d’une croissance coordonnée des capacités européennes. Outre la fabrication et l’achat en commun, nos entreprises devront coopérer bien plus étroitement sur les projets d’armement. Une coordination accrue au niveau européen sera ainsi d’autant plus incontournable. Il est donc grand temps que d’autres ministres suivent l’exemple de leurs collègues chargés de l’agriculture et de l’environnement et se réunissent indépendamment à Bruxelles. Nous avons aujourd’hui besoin d’un conseil autonome des ministres de la Défense.

Pour améliorer très concrètement la collaboration de nos forces armées, nous disposons déjà d’un certain nombre d’outils. Outre l’Agence européenne de défense et le Fonds européen de la défense, je pense surtout à une coopération comme celle qui se pratique déjà au sein de l’OCCAR, l’Organisation conjointe de coopération en matière d’armement. De la même manière que nous avons commencé à ouvrir les frontières de l’espace Schengen avec sept pays au départ, l’OCCAR pourrait devenir le noyau d’une Europe de la défense et de l’armement communs. 

Pour que ces évolutions se concrétisent, nous devrons passer en revue les réserves émises sur le plan national et revoir toutes nos réglementations nationales, notamment celles qui concernent l’utilisation et l’exportation de systèmes fabriqués en partenariat. Cela doit être rendu possible dans l’intérêt de notre sécurité et de notre souveraineté, qui dépendent justement aussi des capacités d’armement européennes.

L’OTAN reste le garant de notre sécurité. Mais il est également juste de dire que chaque amélioration, chaque simplification des structures de défense de l’UE renforce l’OTAN.

Nous devrions tirer des leçons des événements qui se sont produits en Afghanistan l’été dernier. L’UE devra être en mesure de réagir de manière rapide et efficace à l’avenir. L’Allemagne œuvrera donc avec d’autres partenaires européens pour que la force de réaction rapide de l’UE soit opérationnelle en 2025 et elle fournira les troupes essentielles à son déploiement. Cela nécessitera une structure de commandement claire. Nous devons donc doter la capacité militaire de planification et de conduite de l’UE et, à moyen terme, un véritable quartier général de l’UE, de tous les moyens financiers, personnels et technologiques nécessaires. L’Allemagne assumera cette responsabilité lorsque nous commanderons la force de réaction rapide en 2025.

Par ailleurs, nous devons, à terme, rendre nos processus de décision politique plus flexibles, en particulier en temps de crise. Pour moi, cela signifie que nous devons exploiter pleinement la marge de manœuvre offerte par les traités de l’UE. Et oui, cela implique notamment de recourir encore davantage à la possibilité de confier des missions à un groupe d’États membres prêt à les assumer, une « coalition de volontaires » en quelque sorte. Il s’agit d’une répartition idéale du travail au sein de l’UE.

Il a d’ores et déjà été convenu que l’Allemagne soutiendrait la Lituanie avec une brigade d’intervention rapide et l’OTAN avec des forces supplémentaires projetables rapidement. Nous apportons notre soutien à la Slovaquie, notamment dans le domaine de la défense aérienne. Nous fournissons à la République tchèque et à d’autres pays des chars de fabrication allemande en compensation de la livraison de chars soviétiques à l’Ukraine. Dans le même temps, nous avons conclu un accord pour que nos forces armées collaborent de manière encore plus étroite. Les 100 milliards d’euros avec lesquels nous allons moderniser la Bundeswehr en Allemagne dans les années à venir renforceront également la sécurité européenne et transatlantique.

Nous avons beaucoup de retard à rattraper en Europe en matière de défense contre les menaces aériennes et spatiales. En Allemagne, nous allons donc investir de manière très significative dans notre défense aérienne au cours des prochaines années. Toutes ces capacités pourront être déployées dans le cadre de l’OTAN. Parallèlement, l’Allemagne concevra dès le début cette future défense aérienne de manière à ce que nos voisins européens puissent aussi s’y impliquer si la volonté est donnée. Je pense par exemple aux Polonais, aux Baltes, aux Néerlandais, aux Tchèques, aux Slovaques ou encore à nos partenaires scandinaves. Non seulement un système de défense aérienne développé conjointement en Europe serait plus efficace et plus rentable que si chacun d’entre nous construisait ses propres systèmes coûteux et très complexes, mais il constituerait également un gain de sécurité pour l’Europe dans son ensemble et il illustrerait remarquablement ce que nous entendons par le renforcement du pilier européen de l’OTAN.

Le troisième grand domaine d’action que j’entrevois pour l’Europe fait lui aussi suite au tournant historique et il va même bien au-delà. La Russie de Vladimir Poutine continuera à court terme de se définir par son opposition à l’Union européenne. Le président Poutine exploitera tout désaccord entre nous, toute faiblesse. D’autres autocrates l’imitent. Il suffit de voir comment le dictateur bélarussien Alexandre Loukachenko a tenté, l’année dernière, d’exercer sur nous une pression politique en usant de la détresse de milliers de réfugiés et de migrants issus du Proche-Orient. La Chine ainsi que d’autres pays exploitent eux aussi les failles que nous, Européennes et Européens, exposons lorsque nous sommes en désaccord. 

Les conséquences pour l’Europe se résument peut-être ainsi : nous devons serrer les rangs, apaiser les vieux conflits et rechercher de nouvelles solutions. Cela peut sembler évident, mais le travail qui nous attend est colossal. Prenons uniquement les deux domaines qui ont probablement provoqué les plus grandes tensions entre les États membres ces dernières années : la politique migratoire et la politique financière.

Nous sommes capables de progresser en matière de politique migratoire : nous l’avons prouvé après l’attaque de la Russie contre l’Ukraine, lorsque l’UE a activé pour la première fois sa directive relative à la protection temporaire. Derrière ce terme obscur se dissimule un mécanisme qui a permis à des millions d’Ukrainiennes et d’Ukrainiens de retrouver un semblant de normalité loin de chez eux, d’obtenir un permis de séjour rapide et sûr, la possibilité de travailler, le droit d’aller à l’école ou de faire des études dans une université comme celle-ci.

À l’avenir aussi, des personnes rejoindront l’Europe, que ce soit pour se protéger face à la guerre ou aux persécutions ou pour chercher un travail et une vie meilleure. L’Europe fait toujours rêver des millions de personnes à travers le monde. D’une part, c’est une preuve éclatante de l’attractivité de notre continent. D’autre part, c’est une réalité dont nous, Européennes et Européens, devons nous accommoder. Cela signifie qu’il faut mieux anticiper les flux migratoires au lieu de toujours réagir aux crises de manière improvisée. Cela signifie aussi qu’il faut réduire l’immigration clandestine tout en permettant aux personnes d’immigrer légalement, car nous avons besoin d’immigration. Nous constatons actuellement dans nos aéroports, nos hôpitaux et dans de nombreuses entreprises que nous manquons partout de main-d’œuvre qualifiée.

Un certain nombre de points me paraissent essentiels :

Premièrement, nous avons besoin de plus de partenariats contraignants avec les pays d’origine et de transit, en tant que partenaires égaux. Si nous offrons aux travailleuses et travailleurs davantage de voies légales vers l’Europe, les pays d’origine doivent en retour être plus disposés à permettre à leurs propres citoyennes et citoyens de rentrer chez eux lorsque le droit de séjour ne leur est pas accordé.

Deuxièmement, une politique migratoire efficace comprend une protection des frontières extérieures qui soit à la fois effective et conforme à nos normes en matière de respect de l’état de droit. L’espace Schengen, qui permet de voyager, de vivre et de travailler sans frontières, repose sur cette protection. Schengen est l’un des plus grands acquis de l’Union européenne et nous devons le protéger et le développer. Cela signifie également qu’il faut combler les lacunes restantes. La Croatie, la Roumanie et la Bulgarie remplissent toutes les conditions techniques pour devenir membres à part entière de l’espace Schengen. Je vais m’engager pour les y voir intégrées.

Troisièmement, l’Europe a besoin d’un régime d’asile fondé sur la solidarité et résilient en temps de crise. Il est de notre obligation d’offrir un foyer sûr aux personnes nécessitant une protection. Sous la présidence française du Conseil de l’UE, nous sommes dernièrement convenus d’une approche progressive. C’est désormais au Parlement européen qu’il revient de lui accorder toute l’attention nécessaire. La présidence tchèque du Conseil peut compter sur notre plein soutien dans les négociations avec le Parlement. 

Enfin, nous devrions accélérer le processus offrant aux personnes qui séjournent légalement dans l’UE en tant que bénéficiaires d’une protection la possibilité de travailler dans un autre État membre afin d’utiliser leurs compétences là où elles sont nécessaires. Mais nous ne sommes pas naïfs et nous devons donc en même temps prévenir les abus, dans les cas, par exemple, où il n’y a pas de désir réel de travailler. Si nous y parvenons, la libre circulation des personnes n’entraînera pas d’engorgement des systèmes de sécurité sociale. Nous garantirons ainsi un soutien durable pour cette grande liberté européenne.

Mesdames et Messieurs,
Ces dernières années, le domaine qui, après la politique migratoire, nous a le plus divisés, nous, Européennes et Européens, est la politique budgétaire. Toutefois, le plan de relance historique adopté lors de la crise de la Covid-19 a marqué un tournant. Pour la première fois, nous avons donné une réponse européenne commune et soutenu les programmes nationaux d’investissement et de réforme avec des fonds de l’UE. Nous avons choisi d’investir ensemble afin de renforcer nos économies. Cela nous sert d’ailleurs aussi dans la crise actuelle. 

L’idéologie a fait place au pragmatisme. Nous devons nous en inspirer lorsque nous réfléchissons à la manière de développer nos règles communes au-delà du contexte de la crise de la Covid-19. Une chose est certaine : un espace monétaire commun nécessite des règles communes qui peuvent être respectées et contrôlées. Cela inspire la confiance et permet de faire preuve de solidarité en cas d’urgence.

Les crises de ces dernières années ont entraîné un alourdissement du poids de la dette dans tous les États membres. Nous avons donc besoin de nous entendre sur la manière dont nous comptons alléger ce poids. Un tel accord doit être contraignant, faciliter la croissance et être politiquement acceptable. Dans le même temps, il doit permettre à tous les États de l’UE de faire face à la transformation de nos économies par le biais d’investissements.

Au début du mois, le gouvernement allemand a exposé sa vision de l’évolution du traitement de la dette européenne. Cette vision suit la logique énoncée. Nous voulons en parler ouvertement avec tous nos partenaires européens, sans préjugés, sans leçons, sans accusations. Nous voulons discuter ensemble de ce à quoi pourrait ressembler un cadre réglementaire durable après le tournant historique. Il est question de quelque chose d’absolument fondamental : il s’agit de garantir aux citoyennes et citoyens que notre monnaie est sûre et irrévocable, de leur assurer qu’ils peuvent compter sur leur gouvernement et sur l’Union européenne, même en temps de crise.

L’un des meilleurs exemples de nos récents tours de force dans ce domaine est le dispositif européen SURE que nous avons lancé au cours de la crise de la Covid-19 pour atténuer les risques du chômage partiel. Plus de 30 millions de citoyennes et citoyens en ont profité à travers l’UE, soit une employée sur sept, un employé sur sept qui se serait probablement retrouvé sans emploi si cet instrument n’avait pas existé. Subsidiairement, la création de cette incitation au niveau européen nous a permis d’introduire avec succès le modèle du chômage partiel sur la quasi-totalité du territoire européen. Cela s’est traduit par un marché du travail plus robuste et des entreprises plus saines dans toute l’Europe. C’est ainsi que j’envisage des solutions pragmatiques en Europe, aujourd’hui comme à l’avenir.

Un tournant historique devrait inciter la politique européenne à jeter des ponts plutôt qu’à creuser des tranchées. Les citoyennes et citoyens attendent de l’UE qu’elle délivre des résultats : c’est ce que montrent très clairement les conclusions de la conférence sur l’avenir de l’Europe. Les citoyennes et les citoyens attendent de l’UE des réponses très concrètes telles qu’une accélération de la lutte contre le changement climatique, des aliments sains, des chaînes d’approvisionnement durables mais également une meilleure protection des travailleuses et des travailleurs. Vous l’aurez compris, ils attendent la « solidarité de fait » dont il était déjà question dans la déclaration Schuman de 1950. C’est à nous de continuer à cultiver cette solidarité de fait et de l’adapter aux défis des temps nouveaux. 

Au cours des décennies fondatrices de notre Europe unie, il fut principalement question de rendre la guerre entre les États membres impossible grâce à une intégration économique toujours plus étroite. Le fait que cela ait réussi constitue un succès historique pour notre Union. Au fil du temps, le projet de paix s’est transformé en projet paneuropéen de liberté et de justice. Cette transformation, nous la devons principalement aux pays qui n’ont rejoint notre communauté que plus tard : aux Espagnols, Grecs et Portugais qui se sont tournés vers une Europe de la liberté et de la démocratie après des décennies de dictature, puis aux citoyennes et citoyens d’Europe centrale et orientale qui ont su mettre fin à la guerre froide grâce à leur combat pour la liberté, les droits humains et la justice. Parmi eux se trouvaient aussi de nombreux étudiantes et étudiants courageux de cette université, dont l’appel à la liberté, par une sombre nuit de novembre 1989, a été si fort qu’il a mué en révolution. Cette « révolution de velours » représenta une chance inouïe pour l’Europe.

La paix et la liberté, la démocratie et l’état de droit, les droits humains et la dignité humaine, ces valeurs de l’Union européenne sont un héritage que nous avons acquis ensemble. Face aux nouvelles menaces qui pèsent aujourd’hui sur la liberté, le pluralisme et la démocratie à l’est de notre continent, nous ressentons actuellement ce lien de manière particulièrement prononcée.

« Les États se maintiennent par les idéaux qui leur ont donné naissance. » Il s’agit d’une phrase prononcée par l’un des plus célèbres professeurs de cette université, Tomáš Masaryk, qui devint plus tard président de la Tchécoslovaquie. Cette phrase s’applique aux États, mais aussi à la communauté de valeurs partagées que représente l’UE. Et parce que les valeurs sont essentielles à sa pérennité, nous sommes toutes et tous concernés lorsque ces valeurs sont violées, que ce soit à l’extérieur de l’Europe ou, plus encore, en son sein. Voici la quatrième réflexion que je souhaitais partager aujourd’hui avec vous.

Voilà pourquoi nous sommes inquiets lorsque l’on évoque au sein même de l’Europe des « démocraties illibérales », comme si ces termes ne représentaient pas en eux-mêmes un paradoxe. Nous ne pouvons donc pas accepter que les principes de l’état de droit soient violés et que le contrôle démocratique soit démantelé. Pour que les choses soient absolument claires : en Europe, le principe de tolérance zéro doit s’appliquer au racisme et à l’antisémitisme. Nous apportons donc notre soutien à la Commission dans son engagement en faveur de l’état de droit. Le Parlement européen suit également le sujet avec une grande attention. Je lui en suis très reconnaissant.

Nous ne devrions ménager aucun effort et user de tous les moyens disponibles pour combler les déficits. Les sondages montrent que partout, y compris en Hongrie et en Pologne, une large majorité des citoyennes et des citoyens appelle même de ses vœux un engagement de l’UE renforcé en faveur de la liberté et de la démocratie dans leurs pays. Parmi ces moyens figure le mécanisme de protection de l’état de droit prévu par l’article 7 du traité de l’Union européenne. Ici aussi, nous devons nous affranchir des procédés qui entravent les avancées à ce sujet. Il me paraît également judicieux de lier systématiquement le versement de fonds au respect des normes de l’état de droit, comme nous l’avons fait avec le cadre financier 2021-2027 et le fonds de relance adopté lors de la crise de la Covid-19. Nous devrions, en outre, donner à la Commission un nouvel outil pour engager des procédures d’infraction en cas de violation de ce qui nous unit au plus profond de nous-mêmes, en cas de violation de nos valeurs fondamentales, consacrées par le traité de l’UE : la dignité humaine, la liberté, la démocratie, l’égalité, l’état de droit et la défense des droits humains.

Dans le même temps, je préférerais qu’il ne soit pas nécessaire de porter des conflits relatifs à l’état de droit devant les tribunaux. Ce dont nous avons le plus besoin, outre les procédures et sanctions, c’est d’un dialogue politique ouvert sur les défaillances. Tous les pays ont en effet des déficits. Le rapport de la Commission sur l’état de droit, avec ses recommandations établies dans des chapitres individuels consacrés à chaque pays, constitue ici une bonne base. Nous accompagnerons de près la mise en œuvre de ces recommandations d’un point de vue politique et nous accomplirons également nos propres devoirs. L’état de droit est en effet une valeur fondamentale qui devrait souder notre Union. En particulier à l’heure actuelle, alors que l’autocratie défie nos démocraties, cette valeur est plus importante que jamais.

Mesdames et Messieurs,
J’évoquais plus tôt les courageux étudiantes et étudiants de cette université qui ont amorcé la révolution de velours dans la soirée du 17 novembre 1989. Sur le campus de l’université, dans la rue Albertov où leur manifestation a commencé, une petite plaque de bronze commémore aujourd’hui ce moment. Elle est ornée de deux phrases, dont j’espère que la prononciation sera plus ou moins correcte : « Kdy   když ne teď? Kdo   když ne my? » Soit, en français : « Quand, si ce n’est maintenant ? Qui, si ce n’est nous-mêmes ? » En m’exprimant aujourd’hui ici, depuis Prague, je veux adresser ces paroles à toutes les Européennes et à tous les Européens, à celles et ceux qui vivent déjà dans notre Union et à celles et ceux qui, je l’espère, nous rejoindront bientôt. Je veux les adresser aux responsables politiques, à mes homologues, avec lesquels nous recherchons quotidiennement des solutions à Bruxelles, à Strasbourg et dans nos capitales. Il en va de notre avenir, qui porte le nom d’Europe. Cette Europe est plus que jamais mise au défi.

Quand, si ce n’est maintenant, alors que la Russie tente de déplacer la frontière entre liberté et autocratie, saurons-nous poser les fondements d’une Union élargie de la liberté, de la sécurité et de la démocratie ? Quand, si ce n’est maintenant, saurons-nous créer une Europe souveraine en mesure de s’imposer dans un monde multipolaire ? Quand, si ce n’est maintenant, saurons-nous dépasser les différends qui nous paralysent et nous divisent depuis des années ? Qui, si ce n’est nous-mêmes, saura protéger et défendre les valeurs de l’Europe, face aux menaces intérieures et extérieures ?

L’Europe est notre avenir et cet avenir est entre nos mains.

Je vous remercie de votre attention.